Texte 1
Le petit prince, petit garçon venu de l’espace, visite les planètes voisines de la sienne :
La planète suivante était habitée par un buveur. Cette visite fut très courte mais elle plongea le petit prince dans une grande mélancolie : — Que fais-tu là ? dit-il au buveur, qu’il trouva installé en silence devant une collection de bouteilles vides et une collection de bouteilles pleines. — Je bois, répondit le buveur, d’un air lugubre. — Pourquoi bois-tu ? lui demanda le petit prince. — Pour oublier, répondit le buveur. — Pour oublier quoi ? s’enquit le petit prince qui déjà le plaignait. — Pour oublier que j’ai honte, avoua le buveur en baissant la tête. — Honte de quoi ? s’informa le petit prince qui désirait le secourir. — Honte de boire ! acheva le buveur qui s’enferma définitivement dans le silence. Et le petit prince s’en fut, perplexe. « Les grandes personnes sont décidément très très bizarres », se disait-il en lui-même durant le voyage.
Antoine de Saint Exupéry, Le petit prince, 1943
Texte 2
A l’occasion de l’enterrement de sa mère, Meursault rencontre le concierge de l’asile dans lequel elle a vécu ses derniers jours.
Ensuite, il a beaucoup bavardé. On l’aurait bien étonné en lui disant qu’il finirait concierge à l’asile de Marengo. Il avait soixante-quatre ans et il était parisien. A ce moment je l’ai interrompu : « Ah ! vous n’êtes pas d’ici ? ». Puis je me suis souvenu qu’avant de me conduire chez le directeur, il m’avait parlé de maman. Il m’avait dit qu’il fallait l’enterrer très vite, parce que dans la plaine il faisait chaud, surtout dans ce pays. C’est alors qu’il m’avait appris qu’il avait vécu à Paris et qu’il avait du mal à l’oublier. A Paris, on reste avec le mort trois, quatre jours quelquefois. Ici on n’a pas le temps, on ne s’est pas fait à l’idée que déjà il faut courir derrière le corbillard . Sa femme lui avait dit alors : « Tais-toi, ce ne sont pas des choses à raconter à monsieur. » Le vieux avait rougi et s’était excusé. J’étais intervenu pour dire : « Mais non. Mais non. » Je trouvais ce qu’il racontait juste et intéressant.
Albert Camus, L’étranger, 1942
Texte 3
Meursault est jugé pour meurtre. Son amie Marie est interrogée par le juge d’instruction .
L’avocat général a dit qu’à la suite des déclarations de Marie à l’instruction, il avait consulté les programmes de cette date. Il a ajouté que Marie elle-même dirait quel film on passait alors. D’une voix presque blanche, en effet, elle a indiqué que c’était un film de Fernandel.
Albert Camus, L’étranger, 1942
Texte 4
Marianne, l’héroïne du roman, vient d’avoir un accident. Elle est reconduite en fiacre chez Mme Dutour, une lingère qui l’héberge. Celle-ci se propose de régler le cocher ...
« Laissez-moi faire, me dit-elle, je vais le payer ; où vous a-t-il prise ? — Auprès de la paroisse, lui dis-je. — Eh ! c’est tout près d’ici, répliqua-t-elle en comptant quelque monnaie. Tenez, voilà ce qu’il vous faut. — Ce qu’il me faut ! cela ! dit le cocher qui lui rendit sa monnaie avec un dédain brutal ; Oh ! que nenni : cela ne se mesure pas à l’aune — Mais que veut-il dire avec son aune, cet homme ? répliqua gravement Mme Dutour : vous devez être content ; on sait peut-être bien ce que c’est qu’un carrosse , ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on en paie. — Eh ! quand ce serait demain, dit le cocher, qu'est-ce que cela avance ? Donnez-moi mon affaire, et ne crions pas tant; voyez de quoi elle se mêle ! Est-ce vous que j’ai menée ? Est-ce qu’on vous demande quelque chose? Quelle diable de femme avec ses douze sols ! Elle marchande cela comme une botte d’herbes. » Mme Dutour était fière, parée, et qui plus est assez jolie; ce qui lui donnait encore une autre espèce de gloire. [...] La botte d’herbes sonna mal à ses oreilles. Comment ce jargon-là pouvait-il venir à la bouche de quelqu’un qui la voyait ? Y avait-il rien dans son air qui fit penser à pareille chose ? « En vérité, mon ami, il faut avouer que vous êtes bien impertinent, et il me convient bien d’écouter vos sottises ! dit-elle. Allons, retirez-vous. Voilà votre argent ; prenez ou laissez : qu’est-ce que cela signifie ? Si j’appelle un voisin, on vous apprendra à parler aux bourgeois plus honnêtement que vous ne faites. — Eh bien ! qu’est-ce que vient me conter cette chiffonnière? répliqua l’autre en vrai fiacre . Gare ! prenez garde à elle ; elle a son fichu des dimanches. Ne semble-t-il pas qu’il faille tant de cérémonies pour parler à Madame ? On parle bien à Perrette . Eh ! palsambleu ! payez-moi. Quand vous seriez encore quatre fois plus bourgeoise que vous n'êtes, qu’est-ce que cela me fait ? Faut-il pas que mes chevaux vivent ? Avec quoi dîneriez-vous, vous qui parlez, si on ne vous payait pas votre toile ? Auriez-vous la face si large ? Fi ! que cela est vilain d'être crasseuse ! »
Marivaux, La Vie de Marianne, 1741 |