Dans
cette avant-dernière scène de l'Acte II du Fil à la patte, de George
Feydeau, Lucette Gautier, chanteuse de café-concert, abandonnée pour une riche
héritière, tente un dernier stratagème. Elle veut faire échouer le mariage
de son amant, Fernand de Bois d'Enghien avec Viviane du Verger.
Au
point de vue théâtral, cette scène est particulièrement intéressante
puisqu'on y retrouve face à face les deux principaux personnages. C'est l'épreuve
de vérité. Ils expriment leur personnalité dans les dialogues, les apartés,
des geste au cours d'une mise en scène très soignée.
Lucette
joue la comédie de l'amour en parfaite tragédienne. Elle enchaîne l'évanouissement,
les pleurs, la tentative de suicide et le meurtre passionnel avec l'allant d'une
professionnel de la scène. Comme le pistolet, tout est faux mais convaincant
pour un Fernand désireux d'en finir au plus vite.
Lucette
met son corps en valeur par des gestes de danseuse, elle joue encore une fois le
jeu de l'amour pour mieux tromper. La séduction est au service de la ruse. Elle
essaie également le chantage, "Si tu m'aimais encore tu n'hésiterais pas
à te déshabiller devant moi !", l'appel à la vanité masculine,
"Que tu es beau en gilet de flanelle". Tout est bon pour masquer ses véritables
intentions.
Fernand
tombe dans le piège car il est trop égoïste pour se mettre dans l'esprit d'un
autre. Son hypocrisie et sa vanité l'amènent à sous-estimer l'adversaire. A
force d'ignorer ce que font "sa main gauche et sa main droite", il
reste à la merci du bon vouloir de Lucette. Tourné de trois-quarts gauche face
au public, il indique dans des apartés ironiques ses véritables sentiments
:"pourvu qu'elle me lâche !".
Les
diminutifs amoureux échangés comme "ma Lulu" et "mon
nanan" renforcent le décalage entre le discours pseudo amoureux et les
arrières-
Chaque
accessoire utilisé a vu sa présence justifiée au cours de la scène ou
pendant l'acte précédent. Le pistolet est toujours dans le sac de Lucette, le
bouquet de fleurs est offert par le Général Irigua, le bouton de sonnette
indiqué par la Baronne, le paravent est un accessoire obligé d'une loge
d'artiste.
Ainsi
tout paraît plus naturel et les acteurs peuvent laisser libre cours à leur don
de comédien. De plus, chacun d'entre eux concourt au comique de la scène.
Fernand se contorsionne pour se débarrasser de l'épi de blé, Lucette s'évente
avec son faux pistolet. Les
portes, dont le spectateur sait la fermeture à clef possible retrouvent dans
cette scène leur complète utilisation. De leur ouverture ou de leur fermeture
dépend le sort des personnages.
A
l'issue de la scène, Lucette semble avoir gagné la première manche. Mais le
spectateur sait maintenant que ni l'un ni l'autre ne sont véritablement
amoureux. Il s'agit plutôt de deux amours-propres qui s'affrontent dans une
logique plus théâtrale que sentimentale. Le ressort du Boulevard n'est pas la
sincérité mais le plaisir du spectateur. |