Nations et nationalités en Europe au XIXème siècle
I La conception allemande de la Nation
Document 1
"Quon ne parle plus dAutriche et de Prusse, de Bavière et de Tyrol, de Saxe et de Westphalie mais de lAllemagne (...). Quelle est la patrie de lAllemagne ? Nommez-moi cette grande patrie ! Aussi loin que résonne la langue allemande, aussi loin que les chants allemands se font entendre pour louer Dieu, là doit être la patrie de lallemand."
E. M. Arndt, poète allemand, 1813, auteur entre autre de "Le Rhin, fleuve allemand et non frontière allemande"
Document 2
" Un peuple, encore plus un peuple non civilisé, a-t-il quelque chose de plus cher que la langue de ses pères? C'est en elle que réside la richesse de ses idées en tradition, histoire, religion, principes de vie, tout son coeur et son âme. Prendre à un tel peuple sa langue ou l'abaisser signifie lui prendre la seule propriété immortelle qui passe des parents aux enfants [...] Qui me prend par force ma langue, veut m'enlever aussi ma raison, ma manière de vivre, l'honneur et les droits de mon peuple. En vérité, comme Dieu tolère toutes les langues du monde, de même un souverain doit non seulement tolérer, mais aussi respecter les diverses langues de ses peuples . "
J. G. Herder, philosophe allemand, extrait de "Lettres sur le progrès de l'humanité (1793 - 1797)
Daprès Arndt et Herder, quel est le ciment de la nation ? |
Document 3 : Germania, "Soyez unis", image patriotique allemande de lépoque de la guerre de 1870 |
1- Décrivez lattitude de Germania ? 2- A quelle époque renvoie la tenue de cette héroïne ? 3-Quel est le fleuve représenté sur la gravure ? |
II La conception francaise de la Nation
Document 4 : La conception de la nation de Fustel de Coulanges.
"Vous croyez avoir prouvé que lAlsace est de nationalité allemande parce que sa population est de race germanique et parce que son langage est lallemand. Mais je métonne quun historien comme vous affecte dignorer que ce nest ni la race ni la langue qui fait la nationalité. (...)
Ce qui distingue les nations, ce nest ni la race, ni la langue. Les hommes sentent dans leur coeur quils sont un même peuple lorsquils ont une communauté didées, dintérêts, daffections, de souvenirs, despérances. Voilà ce qui fait la patrie. Voilà pourquoi les hommes veulent marcher ensemble, ensemble travailler, ensemble combattre, vivre et mourir les uns pour les autres. La patrie, cest ce quon aime. Il se peut que lAlsace soit allemande par la race et par le langage ; mais par la nationalité et le sentiment de la patrie, elle est française. Et savez-vous ce qui la rendue française ? Ce nest pas Louis XIV, cest notre révolution de 1789. Depuis ce moment lAlsace a suivi toutes nos destinées ; elle a vécue notre vie. Tout ce que nous pensions, elle le pensait ; tout ce que nous sentions, elle le sentait. Elle a partagé nos victoires et nos revers, notre gloire et nos fautes, toutes nos joies et nos douleurs. Elle na rien eu de commun avec vous. La patrie, pour elle, cest la France. Létranger, pour elle, cest lAllemagne."
Fustel de Coulanges, "LAlsace est-elle allemande ou française ?", Réponse à M. Mommsen, professeur dHistoire à Berlin, Paris, 27 octobre 1870.
Relevez les arguments qui illustrent le refus de la part de lhistorien Fustel de Coulange de considérer la race et la langue comme déterminants dans la définition de la nation. A partir des affirmations de lauteur, reconstituez celles de Mommsen. En quoi sont-elles caractéristiques de la conception allemande de la Nation ? |
Document 5: La nation selon E. Renan
Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu'on a faits et de ceux qu'on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. Lexistence d'une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l'existence de l'individu est une affirmation perpétuelle de vie. Oh !je le sais, cela est moins métaphysique que le droit divin, moins brutal que le droit prétendu historique. Dans l'ordre d'idées que je vous soumets, une nation n'a plus le droit de dire à une province : "Tu m'appartiens, je te prends" . Une province, pour nous, ce sont ses habitants; si quelqu'un en cette affaire a le droit d'être consulté, c'est l'habitant. Une nation n'a jamais un véritable intérêt à s'annexer ou à retenir un pays malgré lui. Le voeu des nations est, en définitive, le seul critérium légitime, celui auquel il faut toujours revenir. (...)
Je me résume, Messieurs. Lhomme n'est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d'hommes, saine d'esprit et chaude de coeur, crée une conscience morale qui s'appelle une nation. Tant que cette conscience prouve sa force par les sacrifices qu'exige l'abdication de l'individu au profit d'une communauté, elle est légitime, elle a le droit d'exister. Si des doutes s'élèvent sur ses frontières, consultez les populations disputées. Elles ont bien le droit d'avoir un avis dans la question.
Ernest Renan, "Quest-ce quune nation ?", Conférence prononcée à la Sorbonne le 11 mars 1882.
1- Daprès Renan, quel est le ciment qui unit les individus à la Nation ? 2- A la fin du texte, Renan fait allusion aux habitants des provinces annexées. Que propose t-il ? |
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III La "construction" dune Nation : le cas de la France
1- Un passé magnifié : le cas de Vercingétorix
Après la guerre de 1870, la France se trouve amputée de lAlsace-Lorraine. Les historiens du dernier tiers du XIXème siècle vont alimenter le mythe du premier héros national, avançant ainsi lidée dune nation "française" deux fois millénaire... Napoléon III puis la IIIème République vont nourrir le personnage de Vercingetorix, prenant sil le faut certaines libertés avec la vérité historique. La défaite dAlesia est ainsi lacte de naissance de la nation française, au risque de "plaquer" une réalité contemporaine à un évenement vieux de 2000 ans...
Document 6
Vercingétorix est livré à César. - [89] Le lendemain, Vercingétorix convoque l'assemblée : il expose " que ce n'est pas dans son intérêt, mais pour la liberté commune qu'il a entrepris cette guerre ; et puisqu'il faut céder à la fortune, il se remet entre leurs mains, soit qu'ils veuillent par sa mort donner satisfaction, aux Romains, soit qu'ils préfèrent le livrer vivant ". On envoie à ce propos des députés à César. Il ordonne la remise des armes, la reddition des chefs. Il se place en avant du camp, sur le retranchement, et c'est là que les chefs lui sont conduits. Vercingétorix est livré. Ses armes sont jetées devant César. Celui-ci met à part les Éduens et les Arvernes, dans l'espoir qu'il pourrait par leur entremise regagner ces peuples, et les autres prisonniers sont distribués comme butin à toute l'armée, à raison d'un par tête.
Jules Cesar, La guerre des Gaules, VII-89
Document 7
La ville, où les habitants mouraient de faim, songeait à la nécessite de se rendre, lorsqu'une armée de secours venue de tous les autres points de la Gaule se présenta sous les murs d' Alésia.
Une grande bataille eut lieu ; les Gaulois furent d'abord vainqueurs, et César, pour exciter ses troupes, dut combattre en personne. On le reconnaissait à travers la mêlée à la pourpre de ses vêtements Les Romains reprirent l'avantage" ils enveloppèrent l'armée gauloise. Ce fut un désastre épouvantable.
Dans la nuit qui suivit cette funeste journée, Vercingétorix, voyant la cause de la patrie perdue, prit une résolution sublime. Pour sauver la vie de ses frères d'armes, il songea à donner la sienne. Il savait combien César le Haïssait ; il savait que plus d'une fois dès le commencement de la guerre, César avait cherché à se faire livrer Vercingétorix par ses compagnons d'armes, promettant à ce prix de pardonner aux révoltés. Le noble cur de Vercingétorix n'hésita point : il résolut de se livrer lui-même.
Au matin, il rassembla le conseil de la ville et y annonça ce qu'il avait résolu. On envoya des parlementaires porter ses propositions à César. Alors, se parant pour son sacrifice héroïque comme pour une fête, Vercingétorix, revêtu de sa plus riche armure, sur son cheval de bataille. il fit ouvrir les portes de la ville, puis s'élança an galop jusqu'à la tente de César.
Arrivé en face de son ennemi, il arrête tout d'un coup son cheval, d'un bond saute à terre, jette aux pieds du vainqueur ses armes étincelantes d'or, et fièrement, sans un seul mot, il attend immobile qu'on le charge de chaînes.
Vercingétorix avait un beau et noble visage; sa taille superbe, son attitude altière et sa jeunesse produisirent un moment d'émotion dans le camp de César. Mais celui-ci, insensible au dévouement du jeune chef, le fit enchaîner, le traîna derrière son char de triomphe en rentrant à Rome et enfin le jeta dans un cachot.
Six ans Vercingetorix languit à Rome dans ce cachot noir et infect. Puis César, comme s'il redoutait encore son rival vaincu, le fit étrangler.
Extrait de " Le tour de France par deux enfants ", manuel de cours moyen, Belin, 1877
1- Quels sont les éléments communs aux deux documents ?
2- Que rajoute le document 7 ?
2 -Un territoire intégré
a ) par lécole
Document 8
Pour la Patrie, un enfant doit sinstruire
Et dans lEcole apprendre à travailler.
Lheure a sonné, marchons au pas
Jeunes enfants, soyons soldats.
Ainsi formés, que viennent nos vingt ans,
Braves et fiers, nous dirons à la France :
Mère voici le bras de tes enfants
Chanson destinée aux enfants de maternelle, citée par M. Ozouf dans "LEcole, lEglise et le République (1871 1914 )
Document 8 bis
" Je suis alsacienne Les leçons dhistoire sont un moment privilégié pour lexaltation du sentiment national, la géographie aussi où est fait une place de choix à la défense du territoire à travers les zones fortifiées "
La Tribune des Instituteurs et des Institutrices, du 15 février 1884
"Limportant, cest de commencer tout de suite et de donner aux campagnes de France le spectacle de leurs enfants se préparant, dès lEcole, à défendre le sol de la Patrie, si jamais létranger essayait de revenir le fouler".
Jean Macé, Bulletin de la Ligue de lEnseignement, 1882
1- De quoi lEcole est-elle linstrument ?
2- Dans le texte signé par Jean Macé, à quel "étranger" fait-il allusion ?
b ) par limagerie
Document 9
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Timbre signé Oscar Roty ( 1903 ) - Qui est représenté ? Que fait le personnage ? - Comment interprêtez-vous l'action, le deuxième plan etc... |
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La Marianne d' Injalbert, largement diffusée dans les mairies françaises à partir de 1890
Renseignez vous au CDI quant à la signification du bonnet phrygien |
Nations et nationalismes
Il est seulement pédagogique de vouloir opposer de façon simpliste tradition française et tradition allemande. En effet, " il y a du Fichte chez Renan "(1). En gros, on peut résumer les 2 conceptions de la façon suivant (2) :
Idée " Française " de Nation |
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Avec la Révolution française naît une conception ouverte de la nation (3) ou subjective. La nation est une union des volontés, une adhésion volontaire de ses membres. Le Décret du 26 août 1792 proclame citoyen français de grands hommes comme Washinghton ou Schiller. Le nationalisme se confond ainsi avec le cosmopolitisme. Cest avec ce dernier élément que la pensée de E. Renan devient plus complexe.
Ernest Renan est spécialiste des langues sémitiques. Il sest longtemps rangé aux côtés des opposants à la Révolution française. Il est un savant " raciste, attitude banale à lépoque, mais manifestée rarement avec autant de certitudes pseudo-scientifiques " (4). Dans son " Histoire générale des langues sémitiques ", il soutient que " la race sémitique comparée à la race indo-européenne (5) représente réellement une combinaison inférieure de la race humaine ".
1870 est un tournant. Après Sedan, Renan a appris à se défier des races (6), de la langue, et dénonce les conceptions ethnographique (" Notre politique, cest la politique du droit des nations, la votre, cest la politique des races " (7)), zoologique (" LOrang-Outan a précédé même la germain "(8)) et déterministe ( refuse dans " quest-ce " toute signification aux cours des fleuves, à la direction des chaînes de montagnes).
Ce qui fait la complexité de la question, cest la convergence de points de vue qui apparemment étaient supposés sopposer :
Renan : " Les ancêtres ont fait ce que nous sommes "
Barrès : " Avec une chair denseignement et un cimetière, on a lessentiel dune patrie "
La tradition allemande est héritée du " Sturm und drang ", mouvement animé par des lettrés allemands supportant de moins en moins lhégémonie des Lumières ( à une époque où la francophilie sépuise à travers les cours européennes ). Ces intellectuels préfèrent exalter leurs spécificités culturelles, refusent de donner à la raison une puissance absolue et privilégient dans la société le ressort affectif. Ainsi une nation se définit par la différence et par lenracinement dans un héritage. On naît membre dune nation, on ne le devient pas (9).
Johann Gottfried Herder ( 1744 1803 ) : " Une nation est aussi bien une plante naturelle quune famille " (10). Linguiste de formation, Herder avance lidée de Kulturnation, ou nation ethnoculturelle : elle est la seule à être naturelle, elle sidentifie à une langue reflètant son genie et reglant ses coutumes. Pour lui, la nation lemporte sur lEtat. Il est favorable aux Etats-Communautés plutôt quà lEtat-nation à la française.
Johann Gottlieb Fichte ( 1762 1814 ) : Il prononce ses Discours à la Nation allemande alors que la Prusse seffondre à Iena ( 1806 ) et que les troupes françaises entrent à Berlin. Fichte est contre les traditions politiques issues de Machiavel : ce nest pas lEtat qui préexiste à la nation et lorganise par la loi. Cest linverse. Pour lui, " Les hommes sont formés par la langue, plus que la langue ne lest par les hommes ". Opposition entre la langue vivante capable de création et de poésie ( par excellence la langue allemande) et les langues mortes, filles du latin, incapables de se renouveller. La langue originelle, Ursprache, est lallemand parlé par le peuple originel, Urvolk. Fichte assimile les grecs aux allemands et les latins aux français (11).
La nation selon la tradition allemande est un organisme naturel donc mortel. Emigration et immigration peuvent amputer ou souiller cet organisme (12).
(1)Patrick CABANEL : La question nationale au XXème siècle, Repères / La Découverte
(2) Dominique SCHNAPPER : La communauté des citoyens. Sur l'idée de nation, Gallimard, 1994
(3) Michel WINOCK, Qu'est-ce qu'une nation ? , L'Histoire n° 201, p.8
(4) Guy HERMET, Histoire des nations et du nationalisme en Europe, Le seuil, Points/Histoire
(5) Il n'est pas inutile de rappeler que les indo-européens sont une hypothèse. Plausible mais hypothèse tout de même, comme le Big-Bang ou l'existence des prions. Et comme beaucoup d'hypothèses régulièrement assénées, elle a fini par devenir une certitude. L'Europe Centrale au XIXème s'est réappropriée son passé, sa culture ( contes de Grimm ) mais aussi sa langue. La langue est un des éléments constitutifs de la nation selon la tradition allemande. C'est en Allemagne et en Europe centrale que naît cette hypothèse. On peut noter les " liaisons dangereuses " entre l'extrême droite païenne ( tendance Vial ) et l'idée de grammaire universelle : l' Institut d'Etudes indo-européennes est dirigé par Jean Haudry, " conseiller scientifique " de J.M. Le Pen, auteur du QSJ ? n° 1965 et prof à Lyon III. C'est aussi à cette époque qu'apparaît l'Esperanto, langue consacrant l'idée de citoyenneté mondiale. Par contre, l'idée de langue indo-européenne consacrera au XIXème l'idée d'une hierarchie des peuples, dans la plus pure tradition du darwinisme social ( Cf. Vacher de Lapouge )
(6) Ce revirement n'a évidemment rien d'exceptionnel. Exemple ces quelques vers de Sully Prud'homme datés de 1872 ( cité par Raoul GIRARDET, La nationalisme français, Le seuil, Points / Histoire ) :
" Je m'écriais avec Schiller
Je suis citoyen du monde
De mes tendresses passées
Je me suis repenti. "
(7) Ernest RENAN, Première lettre à Strauss, citée par J. Roman, dans la présentation de " Qu'est-ce que la Nation ", Press-Pocket, 1992
(8) Op. Cit. p. 22, réponse implicite à Fichte et à son idée de " peuple autochtone ".
(9) Cf. Charles MAURRAS : " On ne choisit pas plus sa nation que l'on ne choisit ses parents "
(10) L'idée de plante naturelle sera reprise par Maurice Barrès dans " Les déracinés " ( 1897 )à travers l'épisode de " l'arbre de Monsieur Taine " .
(11) Cette comparaison / compétition franco-allemande sera reprise plus tard sous une autre forme : comparaison entre Athênes / France et Sparte / Allemagne, peuple politique et peuple belliqueux, peuple policé et peuple barbare.
(12) On est là à la base du darwinisme social. Cette doctrine récupère la théorie de Darwin ( lui conférant une caution scientifique )et la place sur le terrain économique et anthropologique. D'où l'utilisant à l'origine imagée puis pseudo scientifique, de tout un champ sémantique du biologique et de l'organique. Il s'agit là d'une constante à long terme de l'extrême droite, Hitler associant les juifs aux maladies vénériennes et Le Pen faisant des jeux de mots salaces au sujet de Marianne " acculée par les immigrés ". On subordonne l'esprit au corps. Il n'est pas neutre qu'au XIXème un cours de psychologie physiologique ( ! ! !) soit dispensé au Collège de France, que les scientifiques ( cf., L'Histoire n°214 ) soient aux prises à une frénésie de mesure ( de boites crâniennes notamment ). Les mesures anthropométriques sont à l'origine des premières techniques scientifiques de la police ( empreintes digitales, " bertillonnage " ) mais ont aussi mené à des impasses ( Théories de Lambroso au sujet du " criminel-né ").